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Littérature russe - Page 22

  • Iasnaïa Poliana

    Avec ses syllabes chantantes, le nom du domaine de Tolstoï, à environ deux cents kilomètres au sud de Moscou, fait rêver. Je garde un souvenir ébloui du jour où je l’ai visité, en juillet 2004. De la capitale russe, on peut s’y rendre par train spécial, décoré de photos du grand écrivain.

    A l’entrée du domaine, un bel étang, sur la gauche et en face, la superbe allée de bouleaux. De part et d’autre, les bouleaux de Iasnaïa Poliana s’inclinent doucement vers les visiteurs. L’écrin de verdure est une expression trop faible pour décrire la végétation luxuriante des bois, des vergers, des jardins.  La maison de l’écrivain, lieu de pèlerinage pour les Russes déjà de son vivant, a été précieusement conservée après sa mort et restaurée après la guerre. Comme dans la plupart des musées russes, chacun est prié d’enfiler des chaussons avant d’entrer.

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    Livres, objets, photos, portraits, tout dans cette maison parle de lui. Après la grande salle où trône, sur la table, un beau samovar en argent, après le salon, on pénètre dans le cabinet de travail. Sur le bureau qui fut d’abord celui de son père, Tolstoï a posé, parmi d’autres objets préférés, le gros presse-papier de verre que lui avaient offert, à l’époque où il fut excommunié, des employés et ouvriers d’une verrerie, en hommage à « un être grand, cher et aimé ».

    Lui se sentait mal à l’aise dans cette riche demeure, seule la vie paysanne lui paraissait authentique, comme il le montre dans Anna Karenine à travers le personnage de Levine, le gentilhomme campagnard, à qui il donne le dernier mot du roman : « Cependant, maintenant ma vie, toute ma vie, indépendamment de tout ce qui peut m’arriver à n’importe quel moment, non seulement n’est plus dénuée de sens comme autrefois, mais a acquis un sens indiscutable, celui du bien que j’y puis faire entrer. »

    La visite de Iasnaïa Poliana se termine à l’endroit le plus émouvant, la tombe de Léon Tolstoï. Il repose dans une clairière, au bord d’un ravin, là où – comme on le lui avait raconté dans son enfance - on avait jeté la baguette verte, secret du bonheur et de la paix entre les gens. Pas de pierre, pas de monument, un simple tertre recouvert d’herbe verte, dans le silence éloquent des arbres. Au retour par la grande allée, les bouleaux chuchotent un « revenez-y » très doux…

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    Souvent décoratifs et solitaires dans nos jardins, les bouleaux forment en Russie de véritables forêts. Xavier Deutsch, dans une nouvelle intitulée Les arbres, leur a rendu un bel hommage dans l’histoire d’un jeune soldat luxembourgeois parti à la guerre et tombé à Stalingrad. « Où que ce soit que l’on meure, avait dit son grand-père, il est nécessaire de reposer dans sa terre. » Le jeune Léon survit et ramène chez lui un peu de terre de Russie, prise là où il a cru mourir, sous les bouleaux d’argent. Quelques années plus tard, près du sentier où il l’a posée, surgit un jeune arbre. « Fasciné, il s’approche de la jeune pousse et lui frôle la tige avec infiniment de précaution : une écorce argentée. Léon se retient de respirer, un frisson terrible le sillonne. Il a reconnu, dans la protection des grands chênes, un bouleau nain des taïgas, une essence d’arbre absolument absente en Europe de l’Ouest, un bouleau de Stalingrad. »

    Ce fut un grand bonheur de découvrir la résidence de Tolstoï avec une jeune guide de Toula qui parlait un français exquis. Je ne savais pas encore, ce jour-là, qu’une amitié était en train de naître, sur les sentiers de Iasnaïa Poliana.

  • Un homme de trop

    Sous le portrait ensoleillé de sa fille en chapeau jaune par le grand peintre russe Repine, Le Petit Mercure republie Le Journal d’un homme de trop de Tourgueniev, une nouvelle écrite en 1850.

     « S’il faut mourir, autant mourir au printemps. » Un homme de trente ans qui n’en a plus pour longtemps se décide tout de même à commencer un journal et, faute d’autre sujet qui l’intéresse, d’y raconter sa vie. « Au moment où il la vit, l’homme n’a pas le sentiment de sa propre vie ; semblable au son, elle ne lui devient perceptible qu’après un certain intervalle de temps. »

    D’une enfance insipide émerge un souvenir amer : la perte de son jardin, quand sa famille dut quitter la campagne pour Moscou, après la mort de son père. L’étang où il pêchait, les sentiers, les bouleaux, c’est à eux seuls qu’aujourd’hui encore, il voudrait dire adieu. Dans le petit village où il s’est retiré pour finir ses jours, en ce mois de mars 18.., la neige tombe et comme d’habitude, il se sent dans le monde comme « un hôte inattendu et importun », n’y ayant jamais trouvé sa place.

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    Pour l’expliquer, l’homme de trop revient sur un séjour dans la ville d’un certain Ojoguine, fonctionnaire d’une grande hospitalité. Invité à dîner chez lui, il tombe immédiatement amoureux de sa fille Elisabeth, la demoiselle en robe blanche occupée à nourrir un bouvreuil. Il se met à fréquenter les lieux assidûment, lorsque apparaît un envoyé de Saint-Pétersbourg, le prince N***. Lise, comme il l’appelait déjà, n’a plus d’yeux que pour ce fringant officier. Bientôt il est clair aux yeux de tous, et des parents ravis, que le prince et elle se plaisent, s’aiment, vont se marier sans doute.

    Bal, duel, coup de théâtre… Pour l’homme de trop, un Moscovite ordinaire, les déceptions et les humiliations vont se succéder, sans qu’il arrive à s’éloigner de celle pour qui bat son cœur, en vain. « Ma petite comédie est terminée. Le rideau tombe. » Au moment de mourir, seuls comptent ces souvenirs d’un amour refusé et d’un jardin, qu’il ne verra pas refleurir.